La Ruche, le réseau en action des femmes francophones de Shanghai 

17 mars 2016 – Anne Langourieux – Présidente d’ « A Pleines mains »

22 mars 2016

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Les débuts en Chine, première expérience

Anne est née à La Réunion et a toujours vécu dans des sociétés multiculturelles. Jeune mariée, elle s’installe à Shanghai en 1997 alors que la Chine s’ouvre à peine. Elle y accompagne son mari à l’origine de cette première expatriation alors que, diplômée de l’Essec, elle travaillait depuis un an chez Procter et Gamble. Anne trouve une opportunité en contrat local chez 3 Suisses installé à Shanghai. La Chine est en transition : les bureaux ne sont pas chauffés, la mode balbutie, les cols mao n’ont pas encore disparu, tout le monde est à vélo…

Après 3 ans passés à Shanghai, le couple décide de rentrer en France en 2000.

Retour en France – Le Club des Créateurs de Beauté

En France, Anne poursuit dans le marketing direct. Elle intègre le Club des Créateurs de Beauté (CCB) créé en 1987 par L’Oréal et 3 Suisses. La société vend à distance et sur catalogue des produits cosmétiques. Après son premier enfant, elle demande un changement de poste. On lui propose de partir… en Chine ! Elle prépare durant deux ans ce retour en devenant d’abord chef de produit puis coordinatrice des politiques commerciales pour l’Asie (Japon, Corée, Taiwan).

Nouveau départ pour s’intégrer – La Chine à long terme

En 2005, nouveau départ à Shanghai pour développer la filiale chinoise de CCB. Cette fois, son mari la suit. La ville a beaucoup changé. Pudong a émergé, beaucoup d’entreprises « fashion » se sont installées, Taobao et l’e-commerce explosent,… C’est le grand « Far East ». Anne commence par travailler pour le CCB et rejoint rapidement 3 SUISSES.

Les marques fashion du monde entier sont présentes à Shanghai. La concurrence est rude et demande beaucoup d’investissements. Il y a une « ruée vers l’Or » sur Internet. Or, le groupe 3 SUISSES doit faire face à l’évolution de son modèle économique sur ses marchés d’origine.

En 2010, Anne surprend son Conseil d’Administration en prenant la difficile décision de présenter un budget de fermeture de la filiale Chine. Cette fermeture durera un an. Les 60 personnes employées par l’entreprise (production, marketing, finances, RH…) retrouveront toutes un emploi. Anne, par contre, perd le sien alors même qu’elle était support principal de sa famille.

Heureusement, entre temps, son mari a lancé sa société à Shanghai. Ses enfants vont à l’école chinoise. La Chine est devenue un projet familial à long terme.

Les leçons de cette aventure : se développer avec succès hors de son marché nécessite de rester sur son métier, d’avoir une image forte et que la ligne stratégique suivie à l’étranger devienne un projet prioritaire pour la maison mère qui doit elle-même bien se porter … Autrement, c’est voué à l’échec.

Après ce passage difficile mais riche d’enseignements, Anne vit une vraie période de questionnement personnel. Elle s’interroge sur le monde de l’entreprise en général … avec en fond d’écran les secousses provoquées partout dans le monde suite à la crise de 2008. A la maison, elle est confrontée aux difficultés de l’apprentissage du chinois par ses enfants. Un effort immense qu’elle n’a pas effectué elle-même. Anne décide de faire un break et profiter de l’occasion pour reprendre sérieusement des cours de chinois et passer les HSK.

Elle cherche à compléter cette activité solitaire et studieuse par du « faire » et de la « rencontre »…   

A Pleines Mains – Récolter pour redonner

Anne rejoint alors « A Pleines Mains » (APM). L’association créée en 1999 par 2 françaises permet aux femmes expatriées de s’impliquer caritativement à Shanghai. Aujourd’hui, APM s’intéresse à tout ceux que la société chinoise, en pleine expansion, laisse sur le bas côté, à Shanghai ou ailleurs.

APM récolte pour redonner, meubles, vêtements, livres, jouets, linge de maison… 70% de ce qui est reçu est redonné à 33 projets dans toute la Chine. Tout ce qui ne peut être redonné est revendu afin de générer un revenu pérenne et constant. L’argent récolté est reversé à, aujourd’hui, 7 projets associatifs. Ceux-ci sont choisis en fonction de leurs difficultés à trouver du financement. Soit car les projets sont peu « sexy » en termes de communication ; soit qu’ils nécessitent un engagement long terme (au-delà de 2 ou 3 ans, par exemple des frais de fonctionnement) : une aide non négligeable alors que l’on constate de plus en plus une réticence du reste du monde à « donner pour La Chine » – le pays étant en passe de devenir la première économie du monde.

Un autre mode de management

En 2012, Reprendre la présidence après la charismatique Claire Rechatin, est un défi qu’Anne relève. Elle devient ainsi la 6eme présidente.

Si elle rencontre les mêmes types de problématiques, qu’en entreprise (légale/humaine/logistique/vente…), les leviers de motivation, eux, sont très différents. Or APM, c’est aujourd’hui entre 50 et 60 bénévoles. Anne apprend à être à l’écoute pour découvrir les motivations de chacun et s’y adapter. Il lui faut apprendre à donner de l’autonomie, à être en confiance pour laisser les bénévoles s’exprimer sur des projets particuliers. APM donne également l’opportunité aux bénévoles de s’intégrer à Shanghai et de découvrir la Chine autrement… Une autre Chine, différente des paillettes de Shanghai. Une « Chine profonde ». La Chine des oubliés de la croissance.

Pour faire évoluer APM à un nouveau stade, Anne décide de doter l’association d’un lieu pour recevoir, trier, vendre et stocker, … Un lieu qui incarne l’association. C’est un fait déclencheur, le volume de donation se multiplie par 3 en 2 ans. D’une structure dont les stocks étaient répartis entre garage de particuliers et qui organisait une vente par mois ; APM est passée à 4 jours de récoltes et vente par semaine. Ce sont tous les processus de fonctionnement de l’activité qui ont dû évoluer pour accompagner cette transformation et son succès. Grâce à cette évolution, l’association a pu tripler le nombre de colis de soutien en nature envoyé chaque année et augmenter son revenu de donation.

Les difficultés rencontrées ?

Elles sont très similaires à de nombreuses associations.

La population d’expatriés est en mouvement perpétuel. Se faire connaître et reconnaître est un effort permanent. La communication est essentielle. Les processus sont aujourd’hui rôdés mais demandent beaucoup d’énergie.

Par ailleurs, Shanghai fonctionne à court terme et aime la nouveauté. L’association a une obligation de renouvellement. Ainsi sont nés deux livres de recettes de cuisine trilingue, « Baguettes et Fourchettes ». Comme beaucoup de projet chez APM, l’idée de ces livres est née au cœur même de l’activité quotidienne d’APM. Les bénévoles se retrouvaient autour de plats cuisinés par leurs soins. Du partage de leurs recettes est né le projet de livre qui permet à des entreprises de sponsoriser l’association. Le troisième tome, consacré aux légumes du marché chinois est aujourd’hui en cours de développement.

Les défis de demain

Aujourd’hui, APM poursuit la professionnalisation de son activité avec la volonté de ne rien perdre au niveau « humain ».

Des nouveaux outils de communication interne sont mis en place. L’objectif ? Permettre aux bénévoles en nombre grandissant de se connaître ; échanger et donner du retour sur les objectifs atteints de l’association… Quand les dons arrivent et transforment des vies…

L’association continue de se renouveler. Outre le prochain « Baguettes et Fourchettes fait son marché», prévu pour septembre, un projet « d’upcycling » est en cours de lancement.

L’idée ? Donner de la valeur à tout ce qui ne peut être donné ou vendu. En effet, Anne le souligne, il est essentiel de donner des choses qui valorisent… Or bien des vêtements ou des objets réceptionnés par APM sont trop usés… Comment donner plus de valeurs à ces matériaux ? Comment aller au-delà de la valorisation au poids : En les transformant en objet design. C’est le principe de l’up-cycling… Les jeans troués deviendront des sacs ; les tissus des écharpes et les cravates que plus personnes ne portent, deviendront des colliers…. Dès lors qu’APM se lance dans la création d’objets, l’association franchit un nouveau cap. Créer de nouvelles sources de revenus ; aider une nouvelle catégorie de population en développant une production ; … A suivre.

Et la suite pour Anne…

Présidente depuis 4 ans, Anne aimerait passer la main en janvier prochain. A APM, les informations sont stockées dans les cerveaux et les ordi personnels, « il faut donc que ça tourne » dit-elle !!!!

Avec APM, en plus de nourrir sa réflexion sur le mode de développement, Anne a appris à travailler pour autre chose qu’un salaire et à donner un sens profond à sa vie. La suite, elle la voit dans le développement durable ou encore au sein d’une entreprise sociale.

APM est un VRAI travail… Anne ne voit donc aucun problème à revendre ailleurs cette expérience particulière.… À moins qu’elle ne crée sa propre structure !

Interview : Hélène Cochaux

Compte-rendu : Florence Faucheur 

Plus d’informations sur A Pleines Mains ? visiter http://www.apleinesmains.com